Réseau Syndical International de Solidarité et de Luttes


dimanche, 28 novembre 2021

 
 

 

Chine : Le leader de l’Alliance des livreurs est arrêté, le mouvement de solidarité est réprimé.

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Le leader de l’Alliance des livreurs, Chen Guojiang, plus connu sous le nom de "Mengzhu", est détenu depuis le 25 février pour son rôle dans l’organisation des livreurs afin d’obtenir de meilleures conditions de travail.

Le 25 février, "Mengzhu", un militant bien connu du secteur de la livraison, a été arrêté par la police de Pékin lors d’une descente dans l’appartement collectif où il vit avec d’autres livreurs. Quatre d’entre eux ont également été placés en détention.

Alors que deux travailleurs ont été libérés après avoir été interrogés au poste de police, Mengzhu - dont le vrai nom est Chen Guojiang - et deux de ses amis proches sont toujours détenus. Il a été accusé d’avoir "cherché querelle et provoqué des troubles", une catégorie fourre-tout souvent utilisée contre les militant·es en Chine.

La nouvelle a rapidement attiré l’attention du public et plusieurs médias chinois ont rendu compte de la détention de Chen. Mais ces reportages ont été bloqués ou supprimés par la censure d’État au début du mois de mars.

Des net-citoyens chinois (activistes de l’Internet) ont essayé par divers moyens de diffuser une lettre ouverte du père de Chen demandant une aide pour les frais de justice et ont donné plus de 120 000 yuans (15 260 euros) en 10 heures.

Le 16 mars, le canal WeChat de Chen, où la lettre ouverte avait été postée par sa sœur, a été définitivement interdit par le département de surveillance de l’informatique et de l’Internet.

En mars, les discussions en ligne sur le cas de Chen ont également été censurées et fermées par la police, qui a interrogé plusieurs utilisateurs de médias sociaux qui avaient transmis des messages dans des groupes WeChat. Certains avocats et étudiants qui avaient pris contact avec la famille de Chen ont fait l’objet d’une enquête et ont été harcelés.

Outre la police de Pékin et du Guizhou, la police de Shaanxi, où vit la sœur de Chen, et celle de Shenzhen, et où des livreurs ont discuté en ligne du cas de Chen, a également été mise en cause. L’ampleur des actions de la police indique que les autorités attachent une grande importance à l’affaire de Chen.

L’une des principales préoccupations du gouvernement chinois est d’empêcher le développement de tout mouvement indépendant de travailleurs. Souvent, lorsque des protestations se produisent, certaines concessions sont accordées tandis que les dirigeants sont arrêtés et le mouvement désorganisé.

Une figure de l’Alliance des livreurs

Le pseudonyme de Chen, "Menghzu" (盟主), est l’abréviation de "Leader de l’Alliance des livreurs" (外送江湖骑士联盟盟主). Il a créé l’Alliance avec un ami à Pékin en 2019. Il a publié de courtes vidéos sur les expériences de travail quotidiennes des livreurs, les appelant à la solidarité et à la lutte contre les conditions injustes.

M. Chen a créé 16 groupes de discussion sur l’application WeChat, un média social chinois très populaire, qui a touché environ 15 000 livreurs au cours des deux dernières années. Le canal public Delivery Riders Alliance qu’il gère sur l’application offre des consultations juridiques gratuites et divers types d’assistance aux livreurs. Il s’agit notamment d’arbitrer des conflits avec des restaurants et des agents de sécurité, de remorquer et de réparer des motos, de négocier avec des compagnies d’assurances et même de fournir un logement gratuit ou bon marché aux nouveaux arrivants à Pékin.

La Delivery Riders Alliance est devenue une organisation de type syndical pour les livreurs de nourriture à Pékin et a établi des liens avec des livreurs auto-organisés dans d’autres villes.

Outre la plateforme en ligne, Chen a établi des liens avec les livreurs hors ligne. Il se rendait sur place pour offrir son aide lorsque les livreurs rencontraient des problèmes sur leur lieu de travail. Dans certains cas, il s’est personnellement rendu sur les lieux d’un accident pour aider un chauffeur blessé. Et il a organisé un dîner collectif mensuel avec les livreurs. À la fin de l’année 2020, le 20e dîner a attiré 200 participants.

L’escroquerie du bonus

Peu avant son arrestation, Chen a lancé une campagne en ligne pour dénoncer le programme de primes de la fête du printemps de la plateforme de livraison Ele.me’s. Dans sa dernière vidéo, publiée le 19 février, il a enregistré plusieurs travailleurs d’Ele.me en grève pour protester contre les règles de primes fixées par l’entreprise, qui, selon eux, visaient à ne pas verser une prime promise.

Cette vidéo a été visionnée 9,6 millions de fois en ligne et le sujet (similaire à un hashtag sur Twitter) a été vu plus de 200 millions de fois sur Weibo, l’une des plus grandes plateformes de médias sociaux de Chine. Cela a suscité de vives critiques de la part du public à l’encontre d’Ele.me, qui appartient à Alibaba, la plus grande société de commerce électronique de Chine. Ele.me a dû répondre aux critiques du public, s’excuser ouvertement auprès des livreurs et promettre de les indemniser.

Mais les excuses et la promesse ont été critiquées par les internautes, qui les ont jugées trompeuses. Ele.me avait déclaré qu’il lancerait davantage de campagnes de récompenses auxquelles les livreurs pourraient participer et qu’il améliorerait les règles de bonus pour permettre à davantage de livreurs de gagner des récompenses. Les livreurs ont critiqué ces changements comme étant "une compensation avec plus d’exploitation".

La veille de son arrestation par la police, Chen a prévenu que si l’on n’avait pas de nouvelles de lui c’est qu’ il serait placé en détention.

Ses collègues ont établi une analogie entre la détention actuelle de Chen et celle en 2019, lorsqu’il avait appelé les livreurs de Ele.me et de Meituan, une autre grande plateforme, à ne plus prendre de commandes, pour protester contre une baisse de salaire.

Dans une récente interview, Chen a déclaré que les entreprises avaient remarqué ses activités sur WeChat et avaient appelé la police pour le faire arrêter, afin de l’empêcher d’acquérir une plus grande influence.

En 2019, Chen a été détenu pendant 26 jours. Peu de gens le connaissaient à l’époque et il a passé les 26 jours seul, sans alliés ni soutien public. Mais cette fois, sa détention a provoqué un grand émoi parmi les livreurs et le public.

Un public plus attentif

Cet incident est un exemple de la réaction croissante du public à l’encontre des plateformes de livraison chinoises en raison des pratiques d’emploi précaires et du contrôle inhumain du travail basé sur des algorithmes. Des millions de livreurs travaillent dans ces conditions difficiles. Il y a 7 millions de livreurs de nourriture en Chine, selon les chiffres récents de Meituan et Ele.me.

La sympathie du public pour les livreurs a d’abord pris de l’ampleur à la fin de l’année 2019, lorsqu’ils sont devenus une main-d’œuvre essentielle, sur laquelle on s’est appuyé pour transporter de la nourriture et du matériel médical pendant le confinement en raison du Covid. Ils ont été célébrés comme des héros.

En 2020, un rapport de Renwu, un magazine chinois très lu, intitulé " Les livreurs, piégés par le système ", a de nouveau placé les livreurs au centre du débat public. Le rapport a montré que les plateformes de livraison ignoraient la sécurité et les limites physiques des livreurs.

"Les coureurs ne peuvent jamais compter sur leur capacité individuelle pour lutter contre les temps de livraison assignés par le système. Tout ce que nous pouvons faire, c’est dépasser la limite de vitesse afin de rattraper le temps perdu", a déclaré un coureur de Meituan à Renwu.

Les délais impitoyables et les pénalités imposées aux travailleurs créent une pression extrême qui contribue à un taux de rotation élevé, aux accidents, aux blessures et aux décès. Les livreurs qui font fonctionner le système n’ont aucun contrôle sur les règles.
La critique publique déclenchée par une couverture médiatique telle que le rapport Renwu contraste avec l’image que les plateformes se font d’elles-mêmes en tant qu’innovatrices technologiques, créatrices d’emplois et promotrices de modes de vie pratiques. Ces critiques font pression sur le gouvernement pour qu’il réglemente les pratiques d’emploi des plateformes et protège davantage les travailleurs.

Les pouvoirs publics sont obligés de réagir

Le gouvernement est confronté au dilemme suivant : d’une part, il doit exercer un contrôle accru sur les grandes entreprises de commerce électronique et, d’autre part, il doit compter sur ces entreprises pour promouvoir la consommation et absorber la main-d’œuvre excédentaire. Le chômage est devenu une question urgente pour le gouvernement, tant en raison du choc immédiat de la pandémie que des changements structurels de l’économie qui ont entraîné la perte d’emplois dans le secteur manufacturier.

Le China Labour Bulletin indique dans sa carte des grèves que le nombre de grèves impliquant des chauffeurs- livreurs, principalement pour des baisses de salaire, a été de 45 en 2019, contre 10 en 2018. La carte des accidents du travail montre également qu’en 2018, 121 chauffeurs ont été impliqués dans des accidents de la route, dont 19 sont morts. Bien que les protestations des livreurs aient considérablement diminué l’année dernière en raison de la pandémie et d’un afflux massif de nouveaux chauffeurs dans le secteur, des signes indiquent désormais que les travailleurs frustrés sont revenus à l’action collective. "Le 1er mars, les chauffeurs-livreurs de la plateforme en ligne Meituan se sont mis en grève pour protester contre une baisse des salaires de livraison dans au moins deux villes, Shenzhen et Tongxiang dans le Zhejiang. Une autre grève a été signalée le lendemain par les chauffeurs de Meituan à Linyi, dans le Shandong. Le 8 mars, les clients d’Ele.me se sont plaints sur Weibo de livraisons rares ou inexistantes, ce qui suggère que davantage de travailleurs étaient en grève, bien qu’il soit difficile de le confirmer en raison de la sensibilité de la question de l’agitation sociale pendant le Congrès national du peuple en cours."

Mais malgré l’énorme sympathie du public et l’attention politique, les conditions des livreurs ne se sont pas améliorées au cours des deux dernières années. Les plateformes ne cessent de faire baisser le prix par commande et de resserrer les délais, tout en concevant un système d’emploi qui sépare les livreurs en différents groupes et les amène à se faire concurrence.

Chen a condamné les tentatives des plateformes de segmenter les travailleurs de la livraison et a appelé à la solidarité des travailleurs entre les plateformes, les catégories de service et les lieux. Il a affirmé que la seule façon pour les chauffeurs d’améliorer leurs conditions était de former une "association de travailleurs de la livraison" pour négocier collectivement avec les plateformes.

En 2018, la All-China Federation of Trade Unions (ACFTU), la fédération syndicale officielle, a désigné les livreurs comme l’un de ses huit secteurs clés. Mais l’ACFTU est la seule fédération syndicale légale en Chine et est subordonnée au Parti communiste au pouvoir. Elle s’est toujours révélée être un piètre représentant des travailleurs, et il n’existe en son sein aucun mécanisme de contrôle démocratique. Ces problèmes sont aggravés pour les chauffeurs-livreurs, qui sont en grande partie des travailleurs informels et ne relèvent donc pas de la compétence officielle de l’ACTFU. Lors d’interviews, Chen a déclaré que le syndicat officiel était "éloigné des livreurs".

Il est bien connu que les autorités chinoises sont prêtes à supprimer toute organisation syndicale autonome. De nombreux militants syndicaux indépendants de premier plan ont été arrêtés ces dernières années. La détention de Chen et la répression à l’encontre de ses partisans sont un autre exemple de l’alliance du gouvernement avec les grandes entreprises pour supprimer les organisations de base des travailleurs qui use d’un pouvoir policier illimité.

Chen est toujours en détention, représenté par un avocat qui dit ne pas pouvoir discuter publiquement de l’affaire.

Voir en ligne :
Labor Notes

15 avril 2021, Karl Hu Enlarge publié sur le site de Labor Notes
Traduction Patrick Le Tréhondat