Réseau Syndical International de Solidarité et de Luttes


mercredi, 1er décembre 2021

 
 

 

Tunisie : De la désespérance au saut dans l’inconnu

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Une société en pleine crise

Au début de l’été, la population tunisienne était en pleine désespérance avec :
• Une situation économique catastrophique liée à la poursuite des politiques néolibérales après 2011, entraînant notamment la perte de dizaines de milliers d’emplois dans le textile depuis 10 ans, et l’importation massive de marchandises provenant de Turquie ;
• Une crise financière et budgétaire majeure largement liée au mécanisme de la dette, renforçant la capacité de pays étrangers à vouloir dicter leur volontés ;
• Une accentuation constante de la corruption et du clientélisme ;
• Une décomposition sociale et morale croissante ;
• Le désespoir de nombre de jeunes rêvant de partir de Tunisie, même au péril de leur vie sur des bateaux pneumatiques ;
• La démoralisation d’une grande partie des militant.es ayant joué un rôle moteur avant et pendant la révolution de 2011 ;
• Un profond dégoût envers le fonctionnement de l’Assemblée législative (ARP), ainsi que des partis politiques qui y siègent ;
• Un rejet massif des gouvernements qui se sont succédé depuis 2011. Ceux-ci n’ont apporté aucune réponse aux revendications économiques et sociales qui étaient au coeur de la révolution. Ils ont poursuivi et même aggravé les pratiques de corruption et de clientélisme de l’époque Ben Ali.
Fait nouveau, ce rejet du système en place touche également une grande partie de l’électorat d’Ennahdha, parti islamiste ayant dirigé ou participé à toutes les coalitions gouvernementales depuis 2012 et aujourd’hui en pleine crise ;
• Et pour couronner le tout, un taux de mortalité par le Covid parmi les plus élevés au monde et un effondrement du tourisme suite à cette pandémie.

Une situation propice à l’émergence d’un "sauveur suprême"

Depuis 2019, une couche de jeunes révolté.es est entrée en action. Exigeant des mesures rapides, ces jeunes ressentent un profond dégoût pour le système en place.
À l’occasion de la campagne électorale présidentielle de 2019 ils/elles se sont tourné.es vers Kaïs Saïed, un Ovni politique : celui-ci n’avait eu en effet aucune activité politique ou associative du temps de Ben Ali, et n’avait jamais été membre d’un parti. Après 2011, cet enseignant de droit constitutionnel était devenu connu d’un large public, suite à ses passages fréquents à la télévision comme spécialiste en matière de Constitution. Développant un discours populiste conservateur , il s’est érigé en "sauveur suprême" capable de résoudre rapidement les problèmes dont souffre la Tunisie.

Kaïs Saïed et ses jeunes admirateurs/trices, sont entré.es en résonance avec le ras-le-bol généralisé de l’ensemble de la société.

Un blocage politique et institutionnel complet

Lors des élections présidentielles de 2019, Saïed avait raflé au deuxième tour près de 73 % des suffrages exprimés. Disposant de moyens très réduits, sa campagne avait largement reposé sur des tournées sur le terrain et les réseaux sociaux.

Le candidat d’Ennahdha n’avait pas été qualifié pour le second tour, car il était arrivé troisième au premier tour avec 12,9 % des suffrages exprimés (contre 18,4 % à Saïed). Malgré son brutal déclin électoral, Ennahdha avait néanmoins réussi à conserver après les législatives de 2019 la présidence de l’Assemblée. Pour y parvenir, ce parti avait monté une coalition parlementaire bancale avec un parti islamiste radical issu de ses rangs, et le parti d’un homme d’affaires accusé de blanchiment d’argent et de détournement de fonds. Dans de telles conditions, il n’était pas possible à Ennahdha d’accéder au poste de chef de gouvernement.

Un conflit a rapidement éclaté entre le nouveau président de la République et celui de l’Assemblée (Rached Ghannouchi du parti Ennahdha) qui avait été au centre du système de pouvoir pendant 10 ans. Pendant près de deux ans, ils n’ont pas cessé de se faire des crocs-en-jambe. Il en a résulté un blocage politique et institutionnel complet. Pendant ce temps-là, la crise économique et sociale s’est aggravée. Simultanément, le pouvoir a été dans l’incapacité à faire face à la pandémie.

Le tournant du 25 juillet

La goutte d’eau ayant fait déborder le vase a été un ultimatum posé par Ennahdha pour le 25 juillet. Cette organisation avait en effet annoncé à ses partisans que l’Etat verserait des sommes importantes à une partie d’entre eux au titre de l’indemnisation des victimes de la répression. Comme rien n’était venu, Ennahdha avait exigé que ces versements aient lieu au plus tard pour le 25 juillet. Mais cela n’a pas été le cas.

Dans la journée du 25, de multiples manifestations majoritairement composées de jeunes ont eu lieu dans pratiquement tout le pays, exigeant que ces sommes colossales soient au contraire affectées aux chômeur/euses et autres personnes en difficulté. Les manifestant.es exigeaient également la dissolution de l’Assemblée et la fin de la corruption. Le tout émaillé de slogans hostiles à Ennahdha dont des locaux ont été attaqués et parfois incendiés.

Dans la soirée du 25, Kaïs Saïed a annoncé qu’il avait décidé de limoger le chef de gouvernement et de réunir dans sa main l’essentiel des pouvoirs étatiques avec notamment :
• Le gel présenté comme temporaire du parlement, et la levée de l’immunité de l’ensemble des député.es ;
•Le transfert à sa propre personne des compétences antérieurement attribuées au chef de gouvernement ;
Kaïs Saïed promettait notamment des mesures radicales contre la corruption, raison fondamentale à ses yeux de la crise économique, sociale et morale de la Tunisie. Ces annonces ont été suivies de scènes de liesse populaire et, d’après les sondages, d’un taux de popularité situé entre 84 et 87 %.

Les réactions des différentes organisations

• De rares organisations politiques, syndicales et associatives ont apporté un soutien inconditionnel à Kaïs Saïed. Cela a été par exemple le cas du Mouvement du peuple (Echaab), de tradition nassérienne ;
• La plupart des autres organisations en place, dont l’UGTT, ont assorti leur soutien à la mise en oeuvre de mesures supplémentaires, notamment en matière de respect des libertés et d’ouverture de négociations ;
• Outre certains juristes, se sont opposées aux mesures annoncées des forces politiques disparates se combattant mutuellement, dont : Ennahdha et ses alliés, l’ancien président Marzouki, et le Parti des travailleurs (ex-PCOT).

Les premières mesures de Saïed

Cette concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne comportait de lourdes menaces pour les libertés individuelles et collectives. Kaïs Saïed a notamment procédé à quelques arrestations, mises en résidence surveillée, et interdictions de voyager. Face aux protestations, certaines de ces mesures ont été par la suite annulées.

À part cela, l’action concrète du président s’est pour l’essentiel limitée à une accélération conséquente du programme de vaccination.

Kaïs Saïed évoque inlassablement la corruption qui gangrène l’économie, toutes les institutions et la classe politique. Mais, à ce jour, aucun grand dossier n’a été instruit et aucune mesure sérieuse n’a été annoncée. Quant aux autres aspects importants de la crise économiques, financière et sociale, rien n’a été dit ou presque, et surtout aucune mesure n’a été prise à ce jour.

Alors qu’il avait réuni entre ses mains la quasi-totalité des pouvoirs, le président s’est contenté de faire périodiquement des déclarations annonçant comme imminentes la présentation de sa "feuille de route" et la nomination d’un nouveau chef de gouvernement.

Résultat, le système politique mis en place en 2014 a été complètement paralysé pour une période beaucoup plus longue que celle annoncée. Pendant plus de deux mois la Tunisie s’est par exemple retrouvée sans chef de gouvernement, et avec un nombre croissant de ministres intérimaires. Simultanément, le pays s’est enfoncé toujours plus dans la crise économique, sociale, politique et institutionnelle.

Le tournant du 22 septembre

Le Président a tiré argument de cette situation catastrophique dont il était en partie responsable, pour franchir, le 22 septembre, une étape supplémentaire dans la concentration des pouvoirs entre ses mains, et la marche vers un pouvoir absolu et autoritaire.

Certaines dispositions, présentées le 25 juillet comme provisoires puis prorogées le 24 août, sont désormais en place pour une durée indéterminée. C’est le cas de la suspension de l’Assemblée législative (ARP) ainsi que la levée de l’immunité des député.es. Est venue s’y ajouter la suppression de leurs indemnités et avantages.
L’Assemblée étant dans les faits dissoute, les textes législatifs prendront la forme de décrets-lois édictés par la seule Présidence de la République, sans aucune possibilité de discussion préalable ni de recours.

En cohérence avec ces mesures, une modification substantielle de la Constitution a été promulguée. Seul le chapitre relatif aux principes généraux, ainsi que celui relatif aux droits et libertés ont été maintenus. Tout le reste est désormais placé sous la seule autorité du Président. D’après un parti ayant prêté allégeance à Kaïs Saïed depuis la première heure, l’ensemble de ce dispositif devrait rester en place au moins six mois. Pendant cette période, le Président s’est notamment octroyé le droit de rédiger, sous son seul contrôle, un projet de nouvelle Constitution et de nouvelle loi électorale qui seront soumises ensuite à référendum.

Le 29 septembre, une cheffe de gouvernement a enfin été nommée. Mais en vertu des pleins pouvoirs que venait de s’octroyer le Président le 22 septembre, ses décisions lui seront en fait dictées par celui-ci.

Quelles perspectives ?

Grâce à la popularité dont il continue à jouir, Kaïs Saïd a réussi jusqu’à présent à mener habilement sa barque.

Mais ayant concentré tous les pouvoirs entre ses mains, il sera rapidement tenu comme personnellement responsable de tout ce qui ne va pas dans une Tunisie traversant de multiples crises.

Face à celles-ci, le président ne dispose à ce jour d’aucun programme à mettre en oeuvre autre que constitutionnel.

Sans programme économique et social, ne disposant pas d’un parti, et ne voulant négocier avec aucune organisation existante, y compris l’UGTT, Saïed ne dispose comme soutien réel que des jeunes en ayant fait leur idole. Mais si leurs conditions d’existence ne changent pas rapidement, ce qui est plus que probable, cet engouement a de bonnes chances de retomber. La capacité de Saïed à mener à bien sa politique est donc loin d’être assurée. Un renforcement conséquent de l’autoritarisme est donc à redouter.

Etant donné le discrédit entourant les partis, l’ampleur de la riposte à la politique autocratique de Saïed dépendra beaucoup du positionnement de l’UGTT et des associations attachées aux valeurs de la révolution de 2011. Les mobilisations qu’elles seront en capacité d’accompagner et/ou d’impulser face à la dégradation considérable des conditions de vie et les attaques contre les libertés seront déterminantes. Signes encourageants plusieurs grèves ont récemment eu lieu, et d’autres de plus grande ampleur ont été annoncées dans une série de secteurs.


Annexe sur le positionnement officiel de l’UGTT

Comme plus de 80 % de la population, l’UGTT dont le positionnement dépend de l’équilibre des sensibilités internes à un moment donné, n’a pas qualifié de coup d’Etat les annonces faites le 25 juillet.

Dès le 26, elle a assorti son soutien à ces mesures de la demande d’une série de garanties dont :
• Le respect de l’engagement présidentiel que leur durée de validité ne dépasserait pas 30 jours ;
• Le respect des droits et des libertés individuelles et collectives ;
• L’annonce par le pouvoir d’une feuille de route clairement établie suite à une discussion dont l’UGTT serait partie prenante ;
• La formation rapide d’un gouvernement pour la mettre en oeuvre ;
• L’activation des procédures en cours concernant la corruption, la fraude électorale, le terrorisme, les assassinats politiques, etc.

Ne voyant rien venir, l’UGTT a présenté le 10 septembre sa propre proposition de feuille de route comportant notamment :
• La mise en œuvre d’une réforme politique incluant le régime politique, la loi électorale, et la Constitution ;
• Une révision des codes et lois réglementant l’activité des partis, des associations et des médias.

Face à des déclarations officieuses, le 10 septembre, faisant état d’un projet du président de suspendre la Constitution pour y substituer son propre texte, l’UGTT s’est prononcé pour l’organisation d’élections législatives anticipées afin de permettre au parlement de débattre d’une nouvelle Constitution.

Suite aux annonces officielles du 22 septembre, l’UGTT a notamment dénoncé :
• Le maintien des mesures d’exception et leur transformation en régime permanent) ;
• Le danger représenté par la concentration de l’ensemble des pouvoirs entre les mains du chef de l’État, prélude possible à la mise en place d’une autocratie absolue ;
• La décision du président de rédiger sous sa seule autorité et sans aucun dialogue, un projet de Constitution et une nouvelle loi électorale ;
• L’absence de mesures pénales contre les personnes coupables de corruption, de terrorisme, et de fraude électorale.

par l’Union syndicale Solidaires
3 octobre 2021