Réseau Syndical International de Solidarité et de Luttes


mercredi, 19 janvier 2022

 
 

 

Etats-Unis : 2021, un premier bilan des grèves et des luttes

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2021 me fait penser à une énigme : Qu’est-ce qui est pire que de trouver un ver dans sa pomme ? Trouver la moitié d’un ver dans sa pomme. Qu’est-ce qui est plus effrayant qu’une année de pandémie ? Une deuxième année de pandémie.

Nous sommes dans une nouvelle situation où le salariat a trouvé ses marques. 2021 a été l’année d’une soudaine « pénurie de main-d’œuvre », l’année où tout le monde a appris l’expression « problèmes de chaîne d’approvisionnement » - et aussi l’année où beaucoup de ceux et celles qui avaient été qualifié·es d’« essentiel·les » ont vu à quelle vitesse ils et elles sont passé·es, selon les mots de Trevor Bidelman, gréviste de Kellogg’s, « de héros à zéros ».

Nous avons surtout vu des travailleur·euses du secteur privé dans diverses industries, syndiqué·es ou non, animé·es d’un nouveau sentiment de confiance, de défiance et de ras-le-bol. Ce qui en a résulté nous a donné de véritables raisons d’être optimistes, y compris avec des tournants importants dans la réforme interne des syndicats et une abondance de grèves.

Alors que nous célébrons les grèves de cette année, nous devons cependant rester sereins quant à leur faible nombre. D’après les chiffres, 2021 n’a rien à voir avec aucune année des années 1930 aux années 1980 [années de plus fortes grèves]. Si certains travailleur·euses ont été porté·es par un nouvel esprit, beaucoup d’autres sont resté·es abbattu·es et démoralisé·es.

Pourtant, par rapport à la léthargie dont les syndicats ont fait preuve pendant des décennies, il y a eu un net frémissement, perceptible peut-être plus dans le sentiment que dans les chiffres. Les grévistes ont été enhardi·es par un marché du travail tendu, poussé·à ses limites par le manque d’effectifs, et indigné·es par l’opportunisme manifeste des employeurs. Il y a eu un regain de sympathie de la part du public pour le militantisme sur le lieu de travail, et même un appétit pour celui-ci - il suffit de voir à quelle vitesse le battage médiatique sur la « Striketober » [grève d’octobre] s’est répandu.

Haut et bas

Les camionneurs du marché aux fruits et légumes de Hunts Point, dans le Bronx, ont commencé l’année en fanfare : une grève de six jours qui leur a permis de doubler leur salaire. Mais le plus important évènement syndical du printemps a été une défaite : la campagne de syndicalisation dans un entrepôt Amazon à Bessemer, en Alabama.
En plus de la manipulation d’une urne de bulletins de vote [pour ou contre la syndicalisation] par Amazon - qui a été suffisamment grave pour que le Labor Board [lié au ministère du travail] ordonne une nouvelle élection - les tactiques d’Amazon ont été aussi épouvantables qu’elles étaient typiques de la stratégie anti-syndicale des entreprises. Amazon a forcé les travailleur·euses à assister à des réunions contre la syndicalisation, les a bombardés de SMS et a couvert l’entrepôt de panneaux « Votez non », même dans les urinoirs.

Cette intense batterie de moyens de pression est devenue la norme en matière de lutte contre les syndicats. Tout cela parce que, à moins que les travailleur·euses ne soient très bien organisé·es et préparé·es, cela fonctionne. Cependant, l’attention nationale portée sur ce vote a été inhabituelle et encourageante, reflétant le rôle majeur d’Amazon dans notre économie, mais aussi le nouvel appétit du public pour les victoires syndicales. Amazon restera probablement un enjeu pour notre mouvement dans les années à venir. Mais les deux signes les plus prometteurs sont le réseau à la base que Amazonians United est en train d’organiser sur la base d’actions directes pour obtenir des gains, comme l’accès à l’eau potable, mais aussi l’élection d’une nouvelle direction dans le syndicat Teamsters (nous y reviendrons).

Entre-temps, les deux grèves les plus longues de l’année ont été lancées en mars et en avril, chacune mettant en scène des travailleur·euses s’opposant à des géants capitalistes sans âme : les infirmières de St. Vincent dans le Massachusetts contre Tenet, l’une des plus grandes chaînes d’hôpitaux à but lucratif, et les mineurs de charbon de Warrior Met en Alabama contre une clique de fonds spéculatifs. Les deux grèves sont toujours en cours.

C’est aussi en avril qu’un policier des villes jumelles [Minneapolis–Saint Paul ] a tué un jeune homme nommé Daunte Wright, déclenchant la dernière vague de protestation contre la destruction délibérée de la vie des Noir·es.

Lorsque la Garde nationale s’est installée dans le hall d’une fédération syndicale, les militant·es syndicaux des villes jumelles se sont rapidement mobilisé·es pour les mettre dehors. Plus tard dans l’année, un groupe de dirigeants syndicaux noirs de Chicago a contribué à l’adoption d’une loi sur la responsabilité de la police. Mais dans l’ensemble, alors que les gens descendaient dans la rue pour protester contre les meurtres qui se succédaient, les syndicats ont continué à jouer un rôle mineur dans ce mouvement social majeur de notre époque.

« C’est notre chance ! »

Les grèves ont vraiment commencé à s’intensifier lorsque les membres de la Fédération des travailleur·euses de la boulangerie (BCTGM) ont fait grève chez Frito-Lay (juillet) et Nabisco. La grève de Frito-Lay a repris les deux thèmes que nous entendions partout : salaire de misère et surcharge de travail qui écrase l’âme. Et les travailleur·euses ont compris leur nouveau pouvoir.

« Tout le monde peut aller chercher un autre emploi », a déclaré Chantel Mendenhall, une employée de Frito-Lay, et selon une de ses collègues. « Vous ne pouvez pas faire 3 mètres sans voir 20 panneaux d’embauche. C’est la seule et unique chance que nous ayons ! Ils n’arrivent pas à embaucher des gens, et ils n’arrivent pas à faire entrer qui que ce soit, il n’y a aucune chance qu’ils puissent nous remplacer ! »
Les grévistes de Nabisco ont poursuivi la révolte contre les journées de 12 heures, mais ont également planté un drapeau contre le système à deux niveaux [de salaires entre salarié·es], un autre thème qui revient sans cesse. Deux autres grèves organisées par le syndicat BCTGM ont suivi, toutes deux toujours en cours, par les travailleur·euses qui fabriquent les céréales Kellogg’s [depuis une nouvelle convention collective a été signée et la grève arrêtée] et les gâteaux pour Baskin Robbins.

L’une des grèves les plus audacieuses de cette année a été le débrayage auto-organisé en août par des travailleur·euses de la santé mentale, principalement des immigré·es d’Afrique de l’Est, à Cascade Behavioral Health près de Seattle, lassé·es par un dangereux manque de personnel (la goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été l’attaque d’un patient qui a envoyé blessé un travailleur). La direction a accusé le syndicat de faire une grève sauvage illégale parce qu’il n’avait pas déposé un préavis de 10 jours. Mais les dirigeants du syndicat SEIU 1199NW ont soutenu leurs membres - et le directeur régional du Labor Board aussi, qui a refusé de déposer une plainte contre le syndicat, ce qui est peut-être la première fois que l’agence bénit une grève pour la sécurité dans le secteur de la santé.

Striketember

Le mois de septembre a été marqué par de nombreuses grèves : les travailleur·euses de la distillerie Heaven Hill dans le Kentucky, les travailleur·euses des télécommunications chez Frontier et les charpentiers de Seattle, où un mouvement à la base a rejeté un quatrième accord et a finalement poussé une direction syndicale réticente dehors.

En tête d’affiche de Striketober, 10 000 travailleurs de l’usine John Deere du Midwest. Ils ont fait honneur à la classe ouvrière en levant la bannière de la lutte contre le système à deux vitesses [des salaires] et en faisant preuve d’un militantisme efficace sur les piquets de grève. Les piquets de grève massifs ont créé un embouteillage de trois heures lorsque les travailleur·euses salariés ont tenté d’entrer dans les usines.
Deere a répondu en obtenant une injonction judiciaire : seulement quatre piquets par porte, pas de braseros, pas de chaises. Pour Deere le piquet de grève est légal tant qu’il n’est pas efficace !

Les travailleur·euses de l’hôpital Mercy à Buffalo ont fait grève pendant cinq semaines et ont obtenu gain de cause sur leur principale revendication : les ratios de personnel. Les chauffeurs de taxi de la ville de New York ont fait une grève de la faim et ont obtenu un allègement de la dette de 100 millions de dollars. Les employés diplômés de l’université de Columbia ont fait grève non pas une, mais deux fois.

Les enseignants de Scranton, en Pennsylvanie, ont débrayé pendant 12 jours, et c’était inhabituel. Les enseignants du primaire et du secondaire, qui ont été les porte-drapeaux de tant de grèves importantes au cours de la dernière décennie, n’ont pas fait beaucoup de grèves cette année, mais se sont plutôt battus sur le tas contre l’épuisement et le stress.

« Nous avons tou·tes démissionné »

Et puis il y a eu les quasi-grèves : les conférenciers de l’université de Californie, les travailleur·euses de la santé de Kaiser Permanente et les membres des équipes de tournage de cinéma et de télévision ont frôlé la grève et ont forcé leurs patrons à adoucir leur convention collective. Les grévistes de l’été ont pu regarder en arrière avec fierté. « J’ai l’impression que nous avons lancé un mouvement », a déclaré Mendenhall de Frito-Lay.

Les grèves informelles ont également frappé l’imagination du public. Des photos (réelles ou apocryphes) ont fait le tour des médias sociaux, montrant des manifestes « Nous démissionnons tous ! » collés sur les portes des restaurants. Qui n’aime pas voir un patron avoir ce qu’il mérite ?

Par exemple, un mois et demi après le début de l’année scolaire, le Labor Action Tracker de l’université de Cornell avait déjà recensé 10 arrêts maladie de chauffeurs de bus scolaires, pour la plupart non syndiqués et vraisemblablement coordonnés entre eux. Il a dû y avoir un élément de contagion : quatre de ces 10 débrayages ont eu lieu dans des comtés voisins du Maryland. La fièvre de la grève n’a pas vraiment balayé la nation. Mais nous avons eu un aperçu de ce qui pourrait advenir.

Dans le mouvement syndical

L’année s’est achevée sur deux événements dont les répercussions se feront sentir dans les années à venir. Pour la première fois en 25 ans, une liste soutenue par Teamsters for a Democratic Union (TDU) a remporté une victoire écrasante en novembre pour diriger le plus grand syndicat du secteur privé du pays : les Teamsters. Les dirigeants de la coalition Teamsters United se sont engagés à organiser des campagnes militantes, à mettre fin au système à deux vitesses [de salaires] chez UPS, à faire grève si nécessaire et à organiser les secteurs clés du syndicat.

À peine deux semaines plus tard, l’autre grande nouvelle est tombée : le oui au référendum des travailleur·euses de l’automobile (UAW) sur la question de savoir si les membres devaient élire directement leurs dirigeants. Comme pour les Teamsters dans les années 1980, les membres ont poussé le gouvernement fédéral à reconnaître la démocratie comme un remède approprié à la corruption syndicale.

La possibilité de voir une véritable opposition au sein de l’UAW est un changement radical ; le syndicat est régi comme un parti unique depuis des générations. Il n’existe pas de caucus [regroupement à la base] équivalent à la TDU, mais le groupe qui a organisé le référendum, Unite All Workers for Democracy, pourrait en être la graine.
Une autre évolution encourageante de la réforme syndicale nous vient du Mexique, où 6 000 travailleur·euses de General Motors de l’usine de Silao ont voté en août pour rejeter leur syndicat fictif, dans le cadre de leur lutte pour un syndicat indépendant. Ils s’opposent ainsi à la fédération corrompue qui a longtemps dominé la scène syndicale mexicaine.

Les horreurs abondent

Si les travailleur·euses ont commencé à découvrir leur pouvoir collectif latent, il n’est pas trop tôt – car les conditions sont terriblement mauvaises. Plus de 5 millions de personnes dans le monde sont mortes du Covid. Alors qu’un nouveau variant se propage, les syndicats d’infirmières de 28 pays demandent aux Nations unies de faire en sorte qu’une poignée de pays riches cessent de bloquer l’accès des pays pauvres aux vaccins.

Les risques sur le lieu de travail se multiplient - non seulement le Covid, mais aussi les catastrophes liées au climat. Les ouvriers agricoles, les ouvriers du bâtiment et les facteurs ont été parmi ceux qui ont dû travailler à l’extérieur pendant un été infernal sur la côte ouest, sous une chaleur record et des nuages de fumée de feux de forêt. Le 10 décembre, dans l’une des tornades les plus meurtrières de l’histoire des États-Unis, six travailleur·euses sont mort·es dans un entrepôt Amazon dans l’Illinois et huit dans une usine de bougies parfumées du Kentucky, après que leurs chefs les ont menacé·es de les licencier s’ils ou elles partaient.

Depuis le début de la pandémie, les milliardaires américains ont augmenté leur fortune de 70 %, alors que 89 millions de travailleur·euses ont perdu leur emploi, que 20 millions ne mangent pas à leur faim et que 12 millions sont en retard pour payer leur loyer. Le désespoir et le stress ont intensifié un autre risque professionnel : la violence. La fusillade mortelle dans une gare de triage à San Jose en est un exemple. Et les employeurs ont profité de cette situation - obligeant les travailleur·euses de nombreux secteurs à se battre juste pour récupérer ce qu’ils ou elles avaient avant, sans parler de nouveaux acquis.

Les hôtels, après avoir licencié tout le monde, ont expérimenté la possibilité de ne faire revenir que certain·es employé·es. Les universités se sont servies de la pandémie comme d’un prétexte pour procéder à des compressions de personnel souhaitées depuis longtemps. Le géant de la santé Kaiser Permanente a proposé des salaires à deux niveaux, juste pour voir s’il pouvait l’imposer. Les agences de transport en commun de la région de la baie de San Francisco ont traîné les pieds pour rétablir les emplois, même après que le gouvernement fédéral ait envoyé des fonds destinés à cette fin.

N’oublions pas que l’année 2021 a commencé avec Trump toujours à la Maison Blanche et de sérieuses inquiétudes quant à un possible coup d’Etat pour le maintenir à ce poste. Biden est meilleur, bien qu’il ne soit pas Bernie Sanders- et deux démocrates renégats de mèche avec les républicains ont bloqué beaucoup de progrès au Sénat.

Nous avons obtenu une loi sur les infrastructures, qui créera des millions de nouveaux emplois dans la construction, les transports en commun et les télécommunications, bien qu’il soit dépourvu d’investissements dans les emplois du secteur des services. Nous n’avons toujours pas de Green New Deal ni de Protecting the Right to Organize (PRO) Act [droit à se syndiquer], deux lois qui pourraient bouleverser le paysage en faveur des travailleur·euses .

Potentiel non exploité

Le niveau global d’activité et d’organisation des travailleur·euses est encore loin de ce qui est nécessaire, mais il y a des raisons d’espérer. Alors que les travailleur·euses tentent de récupérer ce qui leur a été arraché, ils prennent conscience de leur propre pouvoir.

Cette année 2021 n’a été que l’ombre de l’année que nous aurions pu avoir. De nombreuses conventions collectives importantes ont été conclues sans grève, sans mobilisation, sans campagne du tout.

Et tandis que les employeurs se débattaient avec des problèmes de chaîne d’approvisionnement qui, en théorie, donnaient aux travailleur·euses un pouvoir plus important que jamais, peu d’entre eux et elles ont profité collectivement de ces conditions favorables. Cet énorme potentiel attend toujours d’être débloqué.

Les défis restent bien sûr énormes. Les employeurs peuvent s’en tirer (et s’en tirent) sur presque tout. Ils peuvent menacer de remplacer définitivement les grévistes, ou de fermer l’usine et de déménager - et ils mettent parfois ces menaces à exécution. Les travailleur·euses et les syndicats, quant à eux, sont enfermés dans des limites légales quant au moment et à la manière de faire grève, et des sanctions sévères sont prévues en cas d’infraction. Sans parler de tous les autres éléments qui nous bloquent, comme la peur, la division, la confusion et le désespoir.

Seuls 11 % des travailleur·euses bénéficient de la protection d’un syndicat, ce qui inclut un grand nombre de syndicats de pacotille. Seule une poignée d’entre eux est passée par l’action collective sur le lieu de travail, ce qui peut vous faire prendre conscience de ce qui pourrait être possible.

Espérons que la vague de militantisme de cette année sera suivie d’une vague beaucoup plus importante. Nous allons avoir besoin de toute la puissance que nous pouvons rassembler.

Voir en ligne :
Labor Notes

17 décembre 2021
Alexandra Bradbury, rédactrice en chef de Labor Notes.
Le personnel de Labor Notes a contribué à la rédaction de cet article tout au long de l’année.

Traduction Patrick Le Tréhondat